17 mai 1997 : libération pour qui ? Témoignage de Franck Baku Fuita

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Vendredi 16 mai 1997. Les nouvelles du front de Kenge dans le Bandundu ne sont pas bonnes. On parle des Forces armées du Zaïre (FAZ) en débandade, exténuées face aux «Kadogos» de Mzee et son Alliance des forces démocratiques pour la libération (Afdl) fortement appuyés par des forces rwandaises, burundaises et ougandaises.

Le front de Kenge a finalement cédé et les «libérateurs» sont à la porte de la capitale. On parle aussi dans la soirée de «dissensions» entre des unités des FAZ. Le général Mahele Lieko Bokungu serait contesté par les unités les mieux équipées de l’armée «loyaliste», celles de la Division spéciale présidentielle «DSP» où Kongolu Mobutu, un des fils du maréchal Mobutu, fait la loi.

A la rédaction de La Référence Plus, quotidien de Kinshasa, où je dirige les opérations, on décide de ne pas poursuivre la préparation de l’édition du samedi 17 mai. Trop risqué. La situation sécuritaire n’est pas bonne et l’équipe de «marbre» risque d’être prise entre deux feux. Les membres de la rédaction et l’équipe technique quittent les lieux situés sur avenue Victoire numéro 16 dans la commune de Kasa-Vubu, en plein centre émotionnelle de la ville, près du quartier Matonge, situé de l’autre côté de l’avenue Kasa-Vubu, commune de Kalamu.

Chacun prend ses clics et claques pour suivre les faits à la radio, particulièrement sur Radio France International(Rfi) ou la Voix de l’Amérique ( VOA).

Kinshasa tombe comme un fruit mur

C’est donc dans l’angoisse que nous suivons l’évolution de la situation dans la nuit noire. Les nouvelles vont s’enchaîner. Des rumeurs folles annoncent l’assassinat ou l’exécution de plusieurs personnalités du pouvoir ou leur fuite vers Brazzaville, qu’ils atteignent par pirogues.

Le coup de tonnerre qui finit de faire tomber toute possibilité de résistance de l’armée est l’exécution dans des circonstances floues du général Mahele, le seul officier qui pouvait encore galvaniser les troupes. Mal équipés, mal encadrés, démotivés, les éléments des FAZ abandonnent toutes leurs positions aux «Kadogos». Aucune résistance face à leur progression dans la ville. Kinshasa tombe comme un fruit mur. Les rares éléments des FAZ qui tentent un baroud d’honneur sont éliminés. Certains abandonnent armes et tenue militaire, prennent la fuite pour se fondre dans la population.

Tôt le matin du samedi 17 mai, les bruits courent que les «hommes de l’Afdl», les «Kadogo» ont pris quasiment toute la ville. A Lemba où j’habite sur la rue Lenda en diagonale de l’école Mokengeli, c’est l’effervescence. Il est 7 heures du matin. Les gens sortent dans la rue. Ils se dirigent vers le rond-point Super Lemba tout proche.

Les Kadogo, ces enfants soldats en kalachnikov

Et là, apparaît un « Kadogo», un seul, un enfant quasiment. Il ne doit pas avoir plus de 15 ans. Tenue de couleur verte, bottes de couleur verte apparemment de taille plus large que ses pieds, kalachnikov sur les épaules mais en position de tir, il s’avance, lentement, fièrement. Des habitants du quartier affluent. Ils applaudissent instinctivement. On lui offre des cigarettes, de l’eau. Il ne parle pas un mot de lingala, mais le swahili. Des traducteurs s’improvisent. Il n’est pas bavard, mais se montre très prudent.

A lui seul et sans avoir tiré un seul coup de feu, il a «pris» le quartier de la Foire et naturellement Super Lemba. Aucun «FAZ» en vue. D’autres «Kadogo» et d’autres hommes vont le rejoindre plus tard.

Vers 10 heures, ma mère qui habite quelques rues plus loin, sur avenue Lumene, vient nous voir. Elle veut savoir si je me porte bien avec ma petite famille. Elle est toute joyeuse. Elle crie et danse. «C’est la libération, une seconde indépendance», me dit-elle.

Oui, la «libération». «Libération» face à la dictature ? Sans doute. Mais, c’est l’après «libération» qui va nous faire réfléchir. «Libération» pour qui et pour quoi?

23 ans, 276 mois, 1200 semaines et 8 401 jours après le 17 mai 1997, le bonheur promis et attendu n’est toujours pas à l’ordre du jour. Il reste une promesse.

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